Faisons le point sur la mémoire ! (Partie II)

Source : Sciences cognitives - Adel BARDI
Source : Sciences cognitives – Adel BARDI

Bonjour à tous !

Dans l’article précédent, nous abordions grossièrement le fonctionnement de notre mémoire et l’importance de celle-ci dans notre perception du monde. Mais nous avons surtout abordé la théorie et il nous reste à comprendre comment notre mémoire et ses défauts impactent sur notre vie quotidienne. Il manque ainsi à votre connaissance quelques exemples pratiques qui vous permettront de saisir les petits tracas liés à notre mémoire. C’est l’objet de cet article.

Mémoire factuelle et zone cérébrale : dans le noir, il y a toujours une marche en plus que dans notre souvenir

Notre mémoire est divisée en plusieurs catégories, elles-mêmes regroupées dans différents organes cérébraux : les souvenirs en lien avec nos compétences (jouer du piano, par exemple) sont stockés dans le putamen et le cervelet ; les souvenirs des évènements se trouvent dans l’hippocampe ; les souvenirs des faits (combien de marches possède un escalier, par exemple) sont stockés dans le cortex ; d’autres souvenirs, émotionnels par exemple, sont gravés dans l’amygdale.

Malheureusement, notre mémoire « factuelle » ne peut pas tout retenir ; il nous faudrait pour cela 5 kilos de matière grise en plus dans notre crâne ! Sans cette extension crânienne, nous ne pouvons pas tout savoir, et la dernière marche nous réservera toujours une surprise !

gfd

Mémoire et stimuli extérieurs : on perd la mémoire en passant d’une pièce à l’autre

Vous êtes en pleine préparation culinaire ! La cocotte bouillonne, les poivrons se font frire, le four chauffe et lance un souffle épais, vous coupez vos carottes, l’eau du robinet coule. Soudain, vous avez besoin d’un plateau rangé dans le meuble de votre salon. Vous vous rendez dans cette pièce, et vous vous retrouvez là, debout, à vous demander « Qu’est-ce que je suis venu faire ici, moi ? ».

Pendant que vous étiez dans vote cuisine, vous vous atteliez aux fourneaux ; autant d’actions qui dégagent pour vos sens des stimuli à foisons (bruit de l’eau, de la cocotte, chaleur du four, sensation du couteau, bruit et odeur des poivrons). Tous ces éléments se retrouvaient dans différentes parties de votre cerveau (le son dans le cortex auditif, les images dans le cortex visuel, etc.).

Ici, dans votre salon, avec ses nouvelles odeurs, nouvelles couleurs, nouveaux bruits, il n’y a rien pour vous aider à vous rappeler ce que vous veniez chercher, puisque le souvenir de l’objet de votre déplacement était fortement lié aux stimuli de votre cuisine. Or dans votre salon il n’y a pas de lien entre les nouveau stimuli et le souvenir. D’où l’amnésie !

gfd

Mémoire et réflexe conditionné : une fois que vous empruntez la mauvaise direction, vous persévérez dans votre erreur

A chaque fois que vous prenez un carrefour dans un lieu que vous ne connaissez pas trop, vous vous souvenez avoir pris la mauvaise direction la dernière fois (disons à droite pour l’exemple, mais cela, vous ne vous en souvenez plus), et faites donc particulièrement attention à ne pas réitérer votre erreur. Mais rien à faire, vous vous plantez encore une fois et reprenez à droite.

La responsable de votre bêtise, c’est votre mémoire ! Lorsque vous approchez de ce carrefour, vous essayez de vous souvenir de ce qui s’est passé la dernière fois. Mais vous n’avez aucun souvenir des directions que vous n’avez pas prises, en revanche, le virage à droite vous semble plus familier. Vous vous souvenez qu’il s’est produit quelque chose d’intéressant quand vous avez tourné ici la fois précédente. Entre le doute et l’incertitude, votre choix est fait, et vous tournez à droite.

C’est la vision d’un carrefour embêtant qui vous fait remonter à un souvenir en rapport avec lui. Cette association étrange se nomme « réflexe conditionné ». C’est un certain Ivan Pavlov qui a mené un expérience sur le sujet (je vous laisse la découvrir ici, à la toute fin d’un de mes articles). C’est ce réflexe conditionné qui fait que plus une personne prend la mauvaise direction, plus elle a de chance de se tromper après (si le souvenir est suffisamment flou, car si vous vous rappelez que la droite n’est pas bonne à prendre, vous prendrez une autre direction, évidemment).

fds

Mémoire et temps : l’impression de déjà-vu

Ne vous est-il jamais arrivé de vous retrouver dans une situation que vous êtes persuadé(e) de ne jamais avoir vécu, tandis qu’elle vous laisse toutefois une impression de déjà vu ? Vous partez alors avec l’idée que vous avez des pouvoirs surnaturels, venus d’un autre cadre spatio-temporel, que vous lisez l’avenir ou encore que vous avez vécu cela dans une autre vie ! Et si tout simplement, c’était un raté de votre horloge interne et de votre mémoire ? Enfin, moi je dis ça, je dis rien…

Un des aspects les plus importants de notre interaction avec notre monde extérieur est lié au temps : tout ce qui nous arrive (comme le fait de lire ce magnifique article, par exemple) prend la forme d’une histoire cohérente dont les évènements se succèdent de manière balisée dans le temps. Ces balises temporelles sont inscrites dans notre hippocampe. C’est grâce à cela que vous vous souvenez avoir lu ces mots après les précédents, etc… L’hippocampe donne une date à tout ce qui se produit.

Mais voilà, lors de l’inscription de ces évènements, il se peut que votre hippocampe n’ait pas fait son travail, et au moment où ils s’inscrivent dans la frise chronologique de votre vie, votre cortex suppose que, puisqu’ils n’ont pas d’étiquette « temps », ils ne font pas tout à fait partie des souvenirs. C’est un peu comme si votre cerveau les rangeait dans un tiroir nommé « Divers ». Ainsi, lorsque vous comparez alors votre situation présente avec vos souvenirs, votre cerveau ne se souvient plus posséder ce souvenir (paradoxe, quand tu nous tiens !), il l’a perdu ! Il est ici, mais où ?

Vous ne vous souvenez plus avoir déjà vécu cela, et pourtant c’est le cas ! D’où l’impression de déjà-vu !

gfd

Mémoire et « tapisserie mémorielle »

S’il y a bien une chose qu’il faut que vous reteniez, c’est bien cette partie sur la tapisserie mémorielle ! Retenez ce principe imagé : une mémoire est un mur, rempli de tapisserie, les souvenirs !

Lorsqu’à cause du temps, les souvenirs s’effritent, la tapisserie mémorielle perd donc des lambeaux et ces lambeaux laissent des trous dans notre tapisserie mentale. Ainsi, grâce à la potentialisation (encore elle), lorsque nous voudrons retrouver un souvenir, notre cerveau devra reboucher ces trous par lui-même.
Imaginez maintenant la marge gigantesque de déformation des souvenirs que nous subissons ! D’où ma réflexion initiale (cf. partie I) « nous voyons ce que nous voulons voir ». Et c’est notre imagination qui servira inconsciemment à notre cerveau pour reboucher les trous ; c’est ce que j’appelle la « potentialisation mémorielle ».

fds

De ce principe découlent ne nombreux problèmes liés à la mémoire que personne ne connaît et qui sont à l’occasion de nombreux quiproquos et questionnements hasardeux :

  • Quand vous quittez quelqu’un pendant longtemps, vous le retrouvez avec plus de défauts que dans votre souvenir

Notre mémoire est loin d’être parfaite. Comme je l’ai dit, à mesure que le temps passe, la tapisserie s’efface, ne laissant derrière elle que les fils pour résumé. Lorsque l’on se remémore un souvenir par la suite, on y recoud, grâce à la potentialisation mémorielle, les détails qui manquent.

Mais sommes-nous sûrs d’utiliser les bons fils ? Le fait est que non ! Nous faisons inconsciemment un tri sélectif qui s’accorde avec note image globale du souvenir ; ici, de la personne. Les souvenirs de notre ami sont alors doux, et lorsqu’on le retrouve, on l’accueille chaleureusement. Ce n’est que quelques jours après que l’on souvient qu’il est égoïste et de combien on avait souffert de ses ronflements ! 😉
Finalement, Albert Schweitzer avait raison lorsqu’il disait : « Le bonheur, ce n’est rien de plus qu’une bonne santé et une mauvaise mémoire » !

fds

  • “L’absence diminue les passions médiocres et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu” (François, Duc de La Rochefoucauld, 1613-1680)

C’est un peu la continuité de ce que nous avons vu ci-dessus, lorsqu’on restaure notre tapisserie, nous utilisons une potentialisation mémorielle globale ; nous utilisons donc des fils affectueux pour les gens que l’on aime, et des fils exclusivement méchants pour les gens que l’on déteste. L’image est biaisée, caricaturale.

gfd

  • Plus le temps passe, plus nous réécrivons notre histoire

Certaines parties des souvenirs ne s’abiment jamais : les émotions. Celles-ci sont logées dans l’amygdale, la zone émotionnelle du cerveau. Les autres souvenirs sont répartis, quant à eux, dans tout notre cortex, et ils sont, en revanche, très facilement usables et effaçables ; certains peuvent disparaître complétement.

Vos propres souvenirs d’enfance sont biaisés, et il y a deux causes à cela : la potentialisation mémorielle globale et le temps. Imaginez que votre souvenir soit une peinture ; avec le temps, les couleurs s’estompent à certains endroits, mais à certains autres non. Pour raviver ces couleurs (et donc votre souvenir), le cerveau va diluer la peinture avec les couleurs qui sont restés vives, il va encore une fois globaliser votre souvenir.

Je me souviens encore du soir de Noël de mes 3 ans : ma famille était réunie, le père Noël avait laissé la porte ouverte en partant, et tous les paquets cadeaux étaient rouges avec des étoiles dorées. Le début semble vrai (évidemment, c’étaient mes parents qui avaient laissé la porte ouverte), mais il parait peu probable que L’INTEGRALITE des paquets cadeaux, émanant de différents membres de ma famille, fussent rouges et dorés. Mon cerveau a globalisé mon souvenir.

fds

  • Non seulement nous changeons certains de nos anciens souvenirs, mais pire encore, nous en inventons de toutes pièces !

En effet, pour reconstituer notre peinture/tapisserie mémorielle, il faudra que notre cerveau fasse des liens entre les différents restes de souvenirs et notre imagination, créant ainsi de grandes distorsions, jusqu’à créer de faux souvenirs !

Une expérience de faux souvenirs s’est trouvée _parmi d’autres_ très intéressante à analyser pour les neurobiologistes et les psychologues. Elle s’est déroulée aux Etats-Unis dans les années 1980. Nadean Cool, une aide-soignante, commença une psychothérapie en 1986 pour résoudre ses problèmes familiaux. Avec l’aide de son thérapeute, elle retrouva des souvenirs enfouis dans son cerveau depuis des dizaines d’années, et qui étaient a priori responsable de sa psychose. Elle se souvenu avoir participé à des cultes sataniques, avoir mangé des bébés, avoir été violée, avoir eu des rapports sexuels avec des animaux et avoir assisté au meurtre d’un de ses amis alors qu’elle avait huit ans. Mais ce n’est pas tout, elle fut surprise d’apprendre, « grâce » à son thérapeute, qu’elle avait plus de 120 personnalités différentes (des enfants, des hommes, des femmes, des anges, et même un canard). A ce moment-là, elle commença à remettre sa folie en doute. Les méthodes manipulatrices du thérapeute furent finalement mises au grand jour, mais Nadean Cool ne voulu pas croire que ces souvenirs étaient faux. Les autres victimes du thérapeute n’y croyaient pas non-plus tant elles étaient convaincues de la véracité de leurs souvenirs !

Voyez-vous à quel point, et avec quelle facilité ces faux souvenirs étaient devenus partie intégrante de leur biographie !

gfd

Voilà tout pour aujourd’hui ! J’espère que ces exemples vous éclairent sur les questions que vous aviez pu vous poser dans votre vie quotidienne. Nous avons tous été amenés un jour à se demander pourquoi nous sommes convaincus d’un souvenir alors que nous savons qu’il est factuellement faux, ou pourquoi nous ne trouvions plus ce que nous étions venu chercher dans notre chambre.

Pour finir, je vous laisse tenter une petite expérience que voici :

Si vous vous êtes rendu(e) à un évènement avec des amis, réunissez-les quelques jours plus tard, sauf un ! Proposez à vos amis réunis cette expérience amusante : ils doivent, avec votre aide, piéger votre ami absent (celui qui était à l’événement, mais que vous n’avez pas réuni) en incitant son cerveau à créer un faux souvenir. Pour cela, retrouvez vous tous, et dites lui qu’il y avait avec vous une personne qui vous a suivi toute la soirée, mettez vous d’accord sur sa description ainsi que sur ce qu’elle a fait avec vous, et parlez-en lui pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’il s’en souvienne et qu’il soit même prêt à vous en dire plus que vous ne lui en avez déjà dit ! Son cerveau aura accepté votre suggestion, mais il aura aussi inventé des éléments de souvenir !

Faisons le point sur la mémoire ! (Partie II)

3 réflexions au sujet de « Faisons le point sur la mémoire ! (Partie II) »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *